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Les Documents de travail Atelier 1 |
DESINFECTION ET CHLORATION DE L'EAU DANS LES PAYS DU TIERS-MONDE
Docteur
Loïc Monjour
Enseignant en Médecine
Président de l'association EAST (Eau, Agriculture et Santé en
milieu Tropical)
15-21 rue de l'École de Médecine
75006 Paris France
Dans les pays du Tiers-Monde, depuis 1981, date de plein épanouissement de la "Décennie Internationale de lEau Potable et de lAssainissement (DIEPA)", on ne rêve que de multiplier les quantités deau à fournir aux populations. Pourtant, dans les pays les plus démunis, on ne meurt guère de soif. En revanche des millions dadultes et denfants disparaissent, chaque année, en raison de la pollution pathogène de leau et de lenvironnement. Selon lOMS, entre 3 millions directement et 20 millions de façon indirecte, par an. Ces cas vont en augmentant avec le développement de la population mondiale.
Le signe pathologique majeur de ce manque dhygiène est la diarrhée ou gastro-entérite infectieuse. Il existe, par jour, 600 millions de cas de gastro-entérites dans le monde, qui sexpliquent, aisément, après une simple analyse bactériologique. Cent grammes de selles contiennent jusquà 10 milliards dEscherichia coli - dont certains groupes ou pathotypes sont responsables dinfections intestinales, capables de contaminer des centaines de millions de litres deau. Toutes les bactéries fécales ne sont pas pathogènes, mais dans léchelle dimportance des pathologies majeures et terrifiantes - comme les cancers, le paludisme et le SIDA les gastro-entérites infectieuses occupent, toujours, la première place avec 20 millions de morts par an. Toutefois, le pire est à venir. A la moitié du siècle prochain, quand la population mondiale avoisinera dit-on 12 milliards dhabitants, les gastro-entérites infectieuses, aussi galopantes que la démographie, pourraient faire disparaître, en un an, 40 millions de personnes, une population à peu près équivalente à celle de lEspagne. Ce péril fécal omniprésent, surtout dans les pays tropicaux, se traduit par un flux ininterrompu de maladies diarrhéiques bactériennes, virales et parasitaires. Incapacitantes et invalidantes, limitant la productivité de la main-doeuvre, elles représentent une lourde charge économique pour la communauté.
Les gastro-entérites infectieuses, considérées comme la pire des catastrophes socio-sanitaires des pays pauvres, sont attribuées à linsalubrité de leau. Si lon se réfère aux normes internationales de lOMS une eau potable contient moins de 10 coliformes totaux (CT) et 0 coliformes fécaux (CF)/100 ml le pourcentage des ressources polluées, notamment dans les pays dAfrique de lOuest, est le suivant : mares (100%) ; puits traditionnels (70%) ; puits aménagés (15%) ; forages (7%). Toutes ces sources, contaminées par des bactéries dorigine fécale, offrent une eau dangereuse pour la santé humaine. Le forage représente le meilleur équipement de prévention contre la souillure hydrique ; mais si leau est potable au bec de la pompe (0 CF/100 ml), elle savère progressivement contaminée par des pollutions bactériennes lors de son transport (1 000 CF/100 ml) pour devenir un véritable bouillon de culture microbien dans les jarres de stockage (30 000 CF/100 ml).
La situation est critique et paradoxale ; la quasi-totalité du monde rural tropical ou subtropical boit de leau insalubre, vit en état de diarrhée chronique, mais a peu daccès aux soins ; en revanche, le bétail, qui sabreuve à lorifice de la pompe, consomme de leau potable, dont sont dépourvues les communautés villageoises.
En milieu périurbain des villes tropicales, leau, dont la qualité est remarquable au centre de distribution peut, aussi, subir des contaminations au cours de son transport et de son stockage. Des altérations vont apparaître dans le réseau deau potable fractures ou perméabilité des parois favorisant la diffusion de micro-organismes pathogènes, retrouvés aux robinets ou aux becs des bornes-fontaines. Les micro-organismes se développent dans les canalisations, notamment au sein des biomasses, véritables milieux de culture, tapissant les parois. Fixés à des particules stables ou en suspension, leur résistance à laction des désinfectants est supérieure à celle des bactéries libres. Aussi, la politique de traitement de leau réclame dêtre adaptée à chaque type de situation.
La consommation dune eau potable, dans les pays du Tiers-Monde, résulte de décisions opportunes, au nombre de 3 en milieu rural :
1 Construire, rénover et protéger le forage
Cest une source dapprovisionnement délivrant une eau saine, claire, limpide, sans matières en suspension. Elle doit bénéficier dun contrôle permanent grâce à lorganisation de structures de maintenance comportant la création dun Comité de gestion du point deau bien informé de son rôle, la formation et léquipement de mécaniciens locaux chargés de la réparation des pompes, la mise en place dun réseau de pièces détachées étendu et achalandé.
2 Éduquer la population-cible
Léducation sanitaire et la considération de lhygiène dans son ensemble sont des éléments irremplaçables dans la réussite des programmes dhydraulique rurale. On y trouve en présence la population villageoise et les animateurs sanitaires.
La population, peu instruite ou analphabète, va recevoir des connaissances, notamment sur lorigine, le traitement et la prévention des maladies liées à leau de boisson. Les messages doivent être simples et les actions facilement réalisables. Toutefois, il est nécessaire de créer un besoin, car la demande du public de bénéficier dune eau potable nexiste pas au départ. Ladhésion des habitants des villages, limplication des communautés qui, de tout temps, ont opposé une certaine inertie au développement socio-sanitaire, font émerger lentement des modifications de comportements.
Les animateurs sanitaires doivent répondre, alors, aux souhaits dinformations concrètes sur les maladies, leurs causes et leurs conséquences. Ils démontrent aux villageois la nécessité des soins, de la prévention, limportance de la consommation dune eau potable et de la salubrité de lenvironnement. Eduquer, persuader, motiver, requiert un haut degré de compétence et des spécialistes en relations humaines. De plus, comme rien nest acquis, à court terme, par une sensibilisation à lemporte-pièce, limmersion des animateurs en milieu rural est indispensable. Elle peut durer plusieurs mois.
Multiplier les sessions de sensibilisation, impliquer les agents de lhydraulique, les instituteurs et les élèves dans la diffusion des messages sanitaires sont les premières mesures à préconiser. Mais doivent, impérativement, sy ajouter la désinfection de leau et lassainissement.
3 Promouvoir la désinfection de leau et lassainissement
"Mieux vaut prévenir que guérir". La priorité est souvent donnée aux actes de soins et aux thérapeutiques pour lutter contre les gastro-entérites (soluté de réhydration orale, perfusions, antibiotiques...) enregistrées dans plusieurs pays du Tiers-Monde. À des mesures économiques de prévention sont mis en oeuvre par les autorités locales des traitements onéreux. Un vrai paradoxe, car les principes et les modes de désinfection de leau et du milieu ambiant sont connus depuis plus dun siècle.
En milieu rural, la fourniture deau saine par un équipement adéquat ne se traduit pas par la consommation permanente deau potable. Leau est systématiquement contaminée par des bactéries dorigine fécale, pendant son transport et son stockage à domicile. Sa désinfection est donc une étape obligatoire. Elle peut se conduire par des méthodes physiques ou chimiques. Les premières sont à négliger : lébullition, dans les régions soudano-sahéliennes, en raison de la déforestation ; la filtration rapide sur sable, à laide de filtres dits traditionnels, parce qu'ils concentrent les bactéries dans leau de boisson ; le traitement par les rayons UV solaires parce qu'il dépend des conditions météorologiques et est inadapté en milieu rural.
Reste la désinfection chimique, que lon peut séparer en deux rubriques.
3.1 Les traitements chimiques non chlorés
Ils sont composés de divers réactifs que l'on caractérise par des mots-clés. Le permanganate de potassium (faible pouvoir bactéricide, ingestion accidentelle redoutable), les sels dargent (activité antibactérienne, responsables de manifestations pathologiques (argyrie), très onéreux), le brome (bonne activité désinfectante (eau des piscines), vapeurs dangereuses à respirer, coût élevé), liode (antimicrobien reconnu, allergisant, à lorigine daccidents mortels et de systhyroïdies), lozone (désinfectant puissant, inhalation dangereuse, prix de revient élevé). Tous ces agents présentent quelques avantages et beaucoup dinconvénients. Ils ne seront donc pas retenus dans les Pays du Tiers-Monde, au profit de la chloration.
3.2 Les traitements chimiques chlorés et dérivés
Quand on introduit du chlore dans leau chlore gazeux, dioxyde de chlore ou eau de Javel apparaît de lacide hypochloreux (H O Cl). Cest un puissant germicide, mais inefficace, aux doses habituelles, contre les kystes et les oeufs de certains parasites intestinaux. Ainsi, il faut un taux de CRL (Chlore Résiduel Libre) de 2,5 mg/l pour inactiver, en 30 minutes, plus de 90% des kystes de giardias et damibes.
Trois types de produits sont proposés, pour la chloration de leau, en milieu rural tropical : lhypochlorite de calcium Ca (Cl O)2 en granulés, le galet de chlore et leau de Javel (hypochlorite de sodium).
Le premier disponible dans tous les services dhydraulique, est conservé en fûts dacier ; son transport est délicat ; il ne convient quaux installations de dimension moyenne (mini-adduction). Le second, à placer hors de portée des enfants les galets contiennent souvent de lisocyanurate très efficace et de bonne conservation, est rarement fabriqué dans les pays en voie de développement.
Enfin, lhypochlorite de sodium plus connu sous le nom deau de Javel découverte du chimiste français Berthollet en 1785 qui est devenu le désinfectant universel. On reproche à leau de Javel sa toxicité. En fait, si les accidents liés à son usage ne sont pas rares, les risques dapparition de lésions graves et sequellaires, sont quasi inexistants, même avec les solutions concentrées. Certaines publications attribuent, aussi à la chloration de leau, la genèse de cancers humains. Mais aucune relation de causalité na été établie après les analyses scientifiques des comités dexperts. Le Centre International de Recherche sur le Cancer a placé les eaux de boisson, désinfectées par le chlore ou les dérivés chlorés, dans le groupe des agents non classifiables comme cancérogènes pour lhomme. Une étude effectuée aux USA pendant deux ans sur des animaux de laboratoire a démontré qu'à plus de 2000 fois la dose d'exposition, on n'observait pas d'effet significatif. La chloration demeure donc, pour les experts en santé publique, la méthode à privilégier pour la désinfection de leau. Le choix de leau de Javel présente quelques inconvénients : conditionnement obligatoire en flacons opaques, conservation difficile dans les climats torrides, perte du potentiel germicide avec le temps...
Sy ajoutent les multiples contrefaçons observées lors dun contrôle de qualité des 16 marques deau de Javel dun pays dAfrique de lOuest. Seulement deux dentre elles, dont une importée, convenaient à la désinfection de leau. Les autres étaient rejetées pour les motifs suivants : falsification ou photocopie de létiquette, bouchon perméable, bouteille transparente, renfermant de leau savonneuse ou parfumée et/ou colorée en jaune par une substance chimique indéterminée. Une stricte réglementation était donc nécessaire, qui impose, à présent, des normes de fabrication et de conservation de leau de Javel.
Cest un produit irremplaçable. Appliqué à de multiples usages (blanchiment du linge, désinfection des hôpitaux, des plaies, des lieux daisance...), il est disponible (fabrication locale ou importation) dans tous les pays du Tiers-Monde. Microbicide remarquable, il agit tout au long du circuit de leau, au cours du transport et du stockage. De plus, il inactive les germes introduits dans leau après la désinfection initiale. Une concentration de chlore résiduel libre (CRL), de 1,5 mg/litre, permet, ainsi, de disposer dune eau potable pendants plus de 24 heures, si le récipient de stockage est propre. Si leau est claire, mais légèrement turbide, le chlore est absorbé en 15 à 18 heures. Ces résultats émanent des études réalisées en milieu rural par les médecins de l'association EAST au Burkina-Fassau. Il faut, pour protéger le consommateur contre les souillures hydriques bactériennes selon les recommandations de lOMS et des traités dhygiène sanitaire des concentrations en CRL de lordre de 0,5 mg/litre.
C'est la valeur qui est retenue en Europe et qui garantit une bonne qualité de l'eau. Mais elles peuvent être augmentées à l'exemple de New York qui présente un résiduel de 1,5 jusquà 2 mg/litre, pour renforcer la sécurité dans les villages particulièrement insalubres. La chloration de leau est très peu onéreuse (dépense familiale = 30 à 40 F/an) pour une population qui ne marque ni engouement, ni rejet pour le goût du chlore.
Lintérêt porté à leau de Javel ne cesse de croître. Elle permet aux agents de lhydraulique, de désinfecter, en cas de pollution, le matériel et leau des forages au moment des installations et des réhabilitations. Elle devrait permettre, dans les prochaines années, dinstaurer dans les villages des systèmes dapprovisionnement en eau potable collectifs ou familiaux. A condition que soient améliorées les modalités et techniques de mise en oeuvre de la chloration et que, surtout, on assiste à une augmentation du revenu des familles et une modification du comportement sanitaire de lensemble de la population.
On retrouve dans les quartiers périphériques des villes, assimilés parfois à de gros villages, des conditions similaires à celles du milieu rural. Les zones non loties ne disposent pas daménagements sanitaires et, éparpillés à tous vents, excréta humains et déchets domestiques polluent les ressources hydriques, parfois jusquà la nappe phréatique.
On doit veiller, tout en privilégiant le traitement chimique de leau, à la protection de lenvironnement. East a démontré, lors de ses programmes de développement socio-sanitaire dans les quartiers périurbains à Bamako (Mali) et à Ouagadougou (Burkina-Faso) que fournir de leau potable ne suffit pas, si le milieu ambiant est une immense source de bactéries pathogènes et si la population et ses leaders nen perçoivent pas lintérêt. Les programmes de chloration restent donc indissociables des programmes déducation sanitaire et de sensibilisation à lhygiène qui, seuls, vont pouvoir modifier les comportements des communautés. Leau de Javel demeure le médicament de leau, mais la modification des habitudes socio-culturelles est indispensable pour faire régresser les diarrhées infectieuses mortelles, le plus grand drame de leau du Tiers-Monde.